Instructeur AMHE, qu’es aquò ? par Gautier

Fig. 1: l'instructeur AMHE en action.
Fig. 1: l’instructeur AMHE en action.

C’est souvent une des premières questions existentielles que se posent les nouveaux pratiquants quand on les accueille et qu’on les initie aux AMHE, surtout pour une personne avec un petit passif en arts martiaux asiatiques ou en escrime sportive ; en effet ces derniers, à la recherche de repères habituels, se demandent quel est l’équivalent du sensei ou du maître d’armes, que l’on retrouve dans ces disciplines très codifiées. Une première partie du boulot quand on les accueille est en partie de leur expliquer que bien qu’ils doivent respecter le cours donné par l’instructeur pour son travail de recherche, il n’est en rien un équivalent aux exemples cités précédemment, et que tout travail sur les AMHE est sujet à débat, reconsidérations et discussions -dès lors que le pratiquant reste pertinent et qu’il ne pourrit pas le cours non plus ; tout travail sur les AMHE est déjà une interprétation à la base, et quoi qu’il arrive, il y a toujours une part d’incertitude, plus ou moins grande suivant la précision de la source, l’expérience de l’instructeur-chercheur ou bien selon d’autres facteurs : c’est à la fois toute la beauté et le drame de nos disciplines.  Beauté parce que les travaux et les interprétations et discussions sont sans fin, drame parce qu’on ne sera jamais à cent pour cent sûr  de nos travaux, à moins de chopper une DeLorean, et d’aller taper sur l’épaule de Maître Johannes pour lui demander ce qu’il veut dire exactement par « Trit nahent In bunde das czuckenn geyt gut funde Zuck triff er zuck mer ayrbeyt er vindet das thut Im we czuck alle treffñ den meistern wiltu effen »(1), même si bon les étudiants en Liechti parmi vous pourraient me dire « mais si c’est très simple ».

Cet état de fait pousse à l’humilité ; pas de grade en AMHE, pas de ceinture bleue, marron ou noire, juste la reconnaissance et le respect pour un travail de transcription, de traduction. De fait « instructeur d’AMHE », malgré une connotation quasi-militaire, est simplement un raccourci pour « mec-ou-nana-qui-c’est-tapé-la-source-toute-la-nuit-pour-te-transmettre-son-interprétation-qui-si-il-faut-vaut-que-dalle-mais-bon-tu-t’es-pas-tapé-vingt-mille-heures-de-lecture-donc-t’écoutes ».

L'attitude lambda d'un instructeur remis en cause par un élève.
L’attitude lambda d’un instructeur remis en cause par un élève.

Toutefois, en AMHE, toute expérience passée est importante, qu’elle soit liée de près ou de loin à nos disciplines ; que ce soit le pratiquant d’escrime sportive chevronné, ou un qui vient du krav maga, un forgeron d’épée carcassonnais hyper talentueux (2), ou bien un reconstituteur médiéval qui passe ses week-end dans des fringues qui laissent passer le vent, sous une tente qui retient pas l’eau, à bouffer du gibier à moitié cru ; même si ces exemples apporteront un peu plus qu’un gars qui a un CAP deuxième Dan en maçonnerie-boulangerie (c’est les gens qui construisent des maisons en pâte feuilletée). Bref, tout apport est bon à prendre, dès lors que l’on reste pertinent.

A titre personnel, je viens de nulle part. La reconstitution ou le GN me gonflent, et je n’ai retenu de ma seule expérience précédente en arts martiaux (un an de karaté en 1996) que l’avantage colossal du bas de kimono pour traîner chez soi. A la rigueur, même si je n’ai jamais fini mon cursus universitaire en Histoire, on peut dire que je viens des bouquins, ce qui explique que je passe plus de temps le nez dans les sources que l’épée en main (ahem). Du coup je suis encore plus heureux d’évoluer dans des disciplines dont l’étude pourrait être infinie, ou chacun est libre d’essayer et d’apporter sa pierre au travail, quel qu’il soit, et qu’il n’y ait personne pour lui dire « c’est ça et pas autrement, toi tu te tais t’es pas instructeur », et qu’à la place au pire il y ai quelqu’un en face pour dire « c’est pas con ce que tu dis, néanmoins je pense que tu te goures car je vois les choses comme-ci comme-ca, et je l’argumente ainsi »  , et qui entame un vrai échange. Tout le monde à le droit d’essayer, et si l’instructeur fait en plus en sorte que tout se passe dans une bonne ambiance, c’est encore mieux (un de mes rares credo dans les AMHE est de « travailler sérieusement sans se prendre au sérieux »).

Quand tu demande à un éléve si il a lu la source.
Quand tu demande à un éléve si il a lu la source.

Mais bon je le répète, ce n’est pas une raison pour troller le cours de quelqu’un qui a pris la peine de bosser dessus. Les choses sont aussi différentes en convention : on est pas dans son club, on connait pas forcément bien le mec en face, le temps de l’atelier est souvent court et a nécessité des heures et des heures de travail en amont pour l’instructeur, du coup la simple politesse fait qu’on préfère atteindre la fin de l’atelier pour poser ses questions et discuter avec l’instructeur à part. Néanmoins, je le reconnais aussi, quand j’assiste à un atelier de quelqu’un d’hyper expérimenté, qui aurait en plus la chance d’être un des rares professionnels des AMHE (ce qui veut dire qu’il peut en faire tous les jours, même si c’est pour même pas un SMIC), comme par exemple Brice Lopez, Gilles Martinez ou Keith Farrell (3), je l’écoute religieusement, et bien souvent je reste muet d’admiration devant leur taf et leur maestria. Des instructeurs comme eux qui font un boulot de recherche considérable, qui sont des combattants impressionnants, et qui en plus font preuve d’humilité sur leur travail, forcent le respect.

Je terminerais en citant un passage de la Charte des AMHE, que tout club adhérent à la Fédération doit respecter :

« […], Article 3 Rapport à la source :

Le ou les éventuels instructeurs ainsi que, dans une moindre mesure, leurs élèves doivent:

– pouvoir citer les sources étudiées,

– en donner légalement accès à leurs élèves, et pouvoir expliquer le contenu global et, si possible, le fonctionnement du ou des AMHE étudiés.

[…]

Article 8 Utilisation du titre de Maître d’armes

La démarche des AMHE se basant sur l’analyse de documents historiques, les pratiquants refusent toute utilisation du titre de Maître, de Maître d’Armes ou de toute autre désignation similaire pour désigner les personnes animant les entraînements d’AMHE. Il est préféré le terme d’instructeur.

Note : en France, le titre de Maître d’Armes est réglementé et n’est décerné qu’après formation aux instructeurs d’escrime olympique (Fédération Française d’Escrime). Un Maître d’Armes sera désigné par le terme d’instructeur s’il anime des entrainements d’AMHE. »

Tout est dit.

L’instructeur AMHE est au mieux un guide, mais plus généralement un partenaire, et ne doit pas se prendre pour un gourou fantasmant sur la discipline (au sens « obéissance » du terme), et doit faire preuve d’humilité devant ce qu’il étudie.

Les auteurs des sources, désignés sous le terme maître d’armes pour beaucoup de cas, bouffent les pissenlits par la racine depuis belle lurette. On est chanceux que certaines de leurs œuvres soient parvenues jusqu’à nous. Du coup, le seul Maître d’Armes en AMHE, bah c’est la source, et pis c’est tout.

Énormément de sources sont disponibles en ligne, accessibles à tous (voir liens). Beaucoup de travaux d’interprétations de chercheurs actuels le sont aussi. Alors, lisez les sources, et faites-les vôtres !

Alain Delon te le dit: va lire les sources.
Alain Delon te le dit: va lire les sources.

 (1) extrait du MS 3227 A.; (2) comme lui par exemple; (3) voir ACTA, Académie AMHE ou AHA Glasgow.

Gaths.

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