La vie de Vadi, et la contextualisation des sources (partie 1/3), par Gautier

Partie 2/3     Partie 3/3

Fig.1: Résumé du principe de contextualisation.
Fig.1: Résumé du principe de contextualisation.

Contexte, warum ?

Certains chercheurs jugent que le contexte historique autour d’une source AMHE ne revêt que très peu d’importance, et que l’essentiel reste la source, le texte, ce qu’on en fait, et qu’il ne faut se concentrer sur rien d’autre. En ce qui me concerne, je pense que si l’on ne s’intéresse pas un minimum au contexte historique autour de l’œuvre (outre notre curiosité d’amateurs ou d’historiens accomplis à satisfaire) on passe quand même à côté de pas mal de choses qui peuvent considérablement aider à la compréhension de la source, ainsi que l’interprétation qu’on en fait. Je m’explique : prendre connaissance des sources et des œuvres proches (auxquelles l’on pourrait avoir accès) qui ont ou qui auraient pu alimenter la source qu’on étudie, permet de comprendre pourquoi l’auteur a pensé ou formulé les choses de telle manière et non d’une autre ; de même les sources semblables mais postérieures sont toujours intéressantes à lire pour aider à la compréhension. Par exemple : dans son œuvre (MS1324 De Arte Gladiatoria Dimicandi dont il est question ici), Vadi évoque le Stramazzone (1), mais ne le définie pas précisément ; pour aider à mon interprétation, j’ai relu un passage de l’Opera Nova (2) de Marozzo ou il évoque le Tramazzon (un geste de tour de lame contre la lame adverse pour se protéger -à mon sens hein- pour les curieux).

En ce qui concerne le contexte historique général, bien le connaître permet de savoir dans quelle atmosphère la source a été rédigée : par exemple, si on était en temps de guerre au moment de la rédaction, les techniques sont-elles utilisables durant une bataille? Ou bien était-ce des conseils pour les duels judiciaires ? Est-ce-que ça servait au combat de rue ? Jusqu’à quel niveau respectait-on la vie de son adversaire au point d’imaginer des techniques visant à le mettre en échec, sans pour autant le buter ? Etc. De même s’intéresser un minimum aux costumes d’époque (surtout si on a la chance d’avoir des illustrations) peut permettre de voir quel geste il est possible ou mal aisé de faire ou de ne pas faire, et ce devient essentiel lorsqu’on s’intéresse au combat en armure (Bin ouais, ça conditionne toute la gestuelle, le port de l’armure (3)) : comment étaient-elles faites à cette époque précise (y’en-a-t-il  dans les musées ? Quel est le poids de l’armure? Etc.). Au passage, c’est le même type de question qu’il faut absolument se poser pour l’arme (taille, poids, équilibre, etc.), mais bon ce dernier point est communément admis comme un des basiques des AMHE.

L’exemple de Vadi .

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Philippo Vadi, représenté dans son codex.

Quand on étudie Vadi, on se prend pas mal la tronche. Son texte est passionnant, et peut paraître relativement simple d’approche et de compréhension, mais non : il est assez complexe et ouvre à diverses interprétations (et le fait que le texte, sauf le prologue, soit construit comme un poème n’aide pas), qui peuvent toutes être vraies autant qu’elles peuvent être toutes fausses (comme pour pas mal de sources). Ne serait-ce que pour les coups, la description qu’il en fait dans le texte contredit le schéma qui se trouve quelques feuillets avant dans le même codex, suivant les traductions et lectures qu’on en fait. Personnellement, même si j’ai adopté une interprétation parmi tant d’autre sur les coups d’épées chez Vadi, je n’en serai jamais sûr à 100% (ce qui est délectable en soi). Le simple fait de rapprocher les œuvres de Vadi et de Fiore, comme nous le verrons ci-après, m’a aidé dans mon interprétation des frappes, et m’a permis d’appuyer mon interprétation sur une base plus solide que sur l’intime conviction. Voyons ce qu’il en est aussi de sa vie et de l’univers où il évolue, et comment cela peut nous aider.

L’univers où il évolue : l’Italie du Quattrocento.

Bon, à ce stade là, il faut que je me mette un frein : je pourrais écrire des heures sur l’Italie du bas Moyen-âge tellement cette période en ce lieu précis me passionne : Dante, Pétrarque, Brunelleschi, Pic de la Mirandole, Da Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Machiavel, les Borgia, les Condottiere (4), la démocratie dans la Cité Italienne… Je dévore encore aujourd’hui tout livre qui attrait à cette période, et je vais me limiter à vous inviter à lire ce que vous trouvez sur ces sujets.

Gardons simplement en tête l’importance du foisonnement culturel de l’époque, ainsi que des événements politiques et militaires, que l’on peut évoquer un minimum : Vadi a vécu de 1425 à 1501 (selon la plupart des sources), et l’espace nord-italien est à ce moment-là dans les derniers instants de luttes d’influence entre les partisans du Saint Empire Romain Germanique (dont la tutelle sur l’Italie du nord s’est relâchée petit à petit depuis le XIIIe siècle pour laisser la place à plusieurs petits états, comme les républiques de Gènes, Venise, Sienne, Florence, ou bien encore le Duché de Milan, les marquisats de Modène, de Ferrare, etc.), autrement appelés les Gibelins, et les partisans du Pape, les Guelfes (on remarque ainsi que Vadi passe d’un Maître vassal de l’Empire, les d’Este(5) à un Maître vassal du Pape, Guidobaldo de Montefeltro (6)).

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L’Italie de la Paix de Lodi

L’événement important de cette époque, alors que Vadi a la trentaine, est la Paix de Lodi de 1454, mettant fin à la guerre entre Milan et Venise, avec pour arbitre Laurent le Magnifique à Florence, et en « états-tampons » les Duchés de Mantoue, Ferrare ou Modène. Cette Paix évolue même en «Ligue Italique», sorte de confédération d’entraide et de maintien de la Paix des puissances italiennes d’alors (ouais un genre d’O.N.U), réunissant Milan, Venise, Florence, la Papauté, et le royaume de Naples ; cette Ligue prévoyait aussi une trêve de vingt-cinq années entre les puissances italiennes signataires qui s’engageaient à respecter les frontières établies à Lodi.

Armoiries des Montefeltro
Armoiries des Montefeltro
Armoiries des d'Este
Armoiries des d’Este

Les seuls coups de canifs que reçut cette Paix furent, principalement, une guerre de succession à Naples (Conjuration des Barons de 1461), et surtout la Guerre de Ferrare (1482-1484) avec Hercule d’Este, Duc de Ferrare (frère de Lionel et Borso d’Este, les premiers patrons de Vadi), allié à son beau-père le roi Ferdinand 1er de Naples, contre Venise alliée au Pape Sixte IV (dont un des principaux capitaines est le second patron de Vadi) ; cette guerre est issue de revendications et de luttes pour le contrôle de territoires frontaliers entre la Papauté, Ferrare et le sud de la Vénétie, et aussi d’une lutte autour de droits commerciaux sur le sel ; elle eut pour théâtre principal Ferrare et la basse vallée du Pô, et se finit sur un statu quo favorable aux vénitiens. La Ligue Italique devait renaître en 1495 pour coaliser les états italiens contre l’intervention française de Charles VIII en 1494 lors de la première guerre d’Italie (Vadi a alors 70 ans). Philippo Vadi meurt en 1501, et n’assistera donc pas à la prise d’Urbino, que dirige Guidobaldo da Montefeltro (à qui le codex de Vadi est dédié), par César Borgia.

La suite ici: Partie 2/3            ( Partie 3/3 )

Notes :

(1) Vadi évoque simplement le Stramazzone ainsi : « Si tu fais un quelconque stramazzone/ Fais-le d’un petit tour face à lui,/ Ne fais pas ton mouvement trop ample,/ Car un temps trop large te perdra. » Philippo Vadi Pisano, De Arte Gladiatoria Dimicandi MS.1324, Ch.X Folio 11 recto, rédaction entre 1482 et 1487, Urbino, Biblioteca Nazionale Roma.

(2) Achille Marozzo (1484/1553) connu pour son Opera Nova était un Maître d’Armes italien de la tradition Bolonaise initiée par Dardi, contemporain de Vadi. Au passage, voici un bon blog sur le sujet.

(3) Un travail magnifique sur le combat en armure a été réalisé (et l’est encore) par le Docteur Daniel Jaquet, qu’on peut voir dans cette vidéo  par exemple.

(4) Les Condotierri furent des chefs d’armées mercenaires, sous contrat (les Condotta) avec un état ou une ville ; leur âge d’or dura tout le XIVe et XVe siècle en Italie du nord.

5) Borso d’Este a été élevé Duc de Modéne –et donc Reggio, ville gouvernée par Vadi, on le verra plus tard- par l’Empereur Frédéric III Habsbourg en 1452.

(6) Guidobaldo da Montefeltro, et avant lui son oncle Oddantonio puis son père Federico, tiennent le titre de Duc d’Urbino directement du Pape Eugéne IV).

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