La vie de Vadi, et la contextualisation des sources (partie 2/3), par Gautier

Partie 1/3     Partie 3/3

Vis ma vie de Vadi.

Fig. 2: Vadi, les jeunes années.
Fig. 2: Vadi, les jeunes années.

De ce qu’on sait au travers des sources qui nous sont parvenues, et notamment au travers du travail de recherche qu’ont effectué les descendants de Vadi, famille toujours existante de nos jours (quand on travaille sur un Maître médiéval, j’ai bien l’impression que c’est un cas unique que de pouvoir échanger avec les descendants d’un auteur ; à titre d’exemple, on croise pas souvent de Mr Kevin Liechtenauer ou de Mlle Nabilla Marozzo), et au super taf de Jean-Rémy Gallapont de Médiéval Combat.

Armoiries de la Famille Vadi
Armoiries de la Famille Vadi
Carte indiquant Sant Ilario
Carte indiquant Sant Ilario

En Italie, en particulier au Moyen-âge, la coutume veut que l’on ajoute le nom de sa ville de naissance à son patronyme (comme si en France le nom complet serait Mr. Hyacinthe Cassoulet de Toulouse), sans pour autant être un marqueur de noblesse. Le nom complet retrouvé principalement dans les sources (dont la sienne propre) est donc Philippo di Vadi Pisano, « Le Pisan » donc, qui indique sa naissance à Pise, et selon certaines archives en 1425. On sait de sa famille qu’elle est originaire de Ligurie, qu’elle est noble, et que de nombreux ancêtres se sont illustrés par les armes (encore, voir ici le résumé qu’en fait Jean-Rémy). De sa jeunesse et de sa vie on ne connaît que quelques dates selon diverses sources : il est cité en 1445 en tant que gouverneur militaire de la ville de Reggio au nom de Leonello d’Este, Marquis de Ferrare, Modéne et Reggio (Vadi a 20 ans quand même, ce qui peut laisser penser que soit il était doué, soit bien placé par sa famille) ; lorsque Borso d’Este succède à son frère Leonello, Vadi est promu conseiller militaire du nouveau Prince et lui est directement rattaché en 1452 (au passage, Borso est élevé au rang de Duc par l’Empereur Frédéric III). Cependant une source (carte ci-dessus) stipule la mention suivante : « Au centre du village de Saint-Ilario, sur la via Emilia, où a vécu Philippo Vadi en 1457 avec sa famille. » ; Sant Ilario est à mi-chemin entre Parme et Reggio, et est un peu éloigné de Ferrare, du coup il n’est pas si sûr que Vadi ait vécu continuellement à la cour des d’Este établie dans cette ville; on apprend au passage qu’il y demeura avec sa famille (femme ? enfants ? pépé ? on n’en sait pas plus).

Lionel d'Este
Lionel d’Este.
Borso d'Este.
Borso d’Este.

Sur cette période de sa vie, ou bien sur sa prime jeunesse, Vadi lui-même nous donne quelques renseignements (ou alors ce sont des éloges à lui-même pour bien se faire voir) dans le Prologue de son Codex :

« […], moi, Philippo Vadi de Pise, ayant pratiqué cet art depuis les âges de ma jeunesse, ayant recherché et travaillé dans beaucoup de pays et régions, châteaux et cités, pour apprendre de tant de Maîtres parfaits dans l’art et ayant, par la grâce de Dieu, acquis une bonne part de [leurs] enseignements, [ai] décidé de rédiger ce traité, dans lequel sera exposé et montré enfin le combat avec quatre armes, […] ; et en placant dans ce traité seulement cette doctrine qui est bonne et vraie, et que j’ai apprise des meilleurs Maîtres au travers d’un travail acharné, dans un grand souci et dans des nuits sans sommeil, et où j’ai aussi placé les choses que j’ai pensées et essayées en action [de combat] » (Philippo Vadi Pisano, De Arte Gladiatoria Dimicandi, 1482-1487).

Une autre source de 1457 nous donne une trace de lui, et je cite Jean-Rémy :

« Giovanni Boldu, un peintre et médailler vénitien, frappa en 1457 un médaillon de bronze [voir ci-contre] pour PHILIPPO VADI de Pise (alors gouverneur de Reggio et conseiller de la famille d’Este). Sur une face de cette médaille est représenté un buste entouré de la citation « PHILIPPVS DE VADIS DE PISIS CHIRONEM SVPERANS » signifiant «PHILIPPO VADI de Pise, dominant Chiron [lien] ». Dans la mythologie grecque, Chiron est un centaure immortel, grand médecin, versé également dans la musique, la divination et la chasse. Cela nous indique que PHILIPPO VADI a été un médecin reconnu pour ses compétences. Sur l’autre face, se dresse frontalement une figure masculine partiellement en armure et sans heaume, entourée de la phrase « MCCCCLVII OPVS IOANIS BOLDV PICTORIS » signifiant « 1457 œuvre du peintre Giovanni Boldu ». L’épée qu’il porte est très longue et proportionnée telle qu’il la décrit dans son manuscrit pour le duel non armuré (pommeau rond). Son torse et ses pieds ne semblent pas protégés mais bras, mains et jambes le sont .À ses pieds on retrouve le soleil, la boussole et la tour, représentés folio 15R du traité, ce qui ne laisse aucun doute sur la personne. » (J-R Gallapont, L’art du Combat selon Philippo Vadi, site de Médiéval Combat).

medailleboldu

À propos de la représentation du centaure Chiron sur cette médaille : Jean-Rémy rappelle qu’il est un symbole des sciences telle que la médecine. Il faut aussi souligner que le mythique Chiron a éduqué dans les lettres, les arts et parfois les armes (selon certains poèmes antiques grecs) les héros Achille, Patrocle, Enée, Jason, d’Hercule et Ulysse (entre autres). Le centaure Chiron réapparaît dans la littérature de la Renaissance italienne, notamment dans le Chant XII de l’Enfer de Dante. Ce détail a une certaine importance, et nous le verrons plus bas.

Borso d’Este meurt en 1470, et l’on ne sait pas ce qu’a fait Philippo jusqu’en 1480 ; il n’est plus cité comme gouverneur ou conseiller,  et faut bien payer les pizzas à m’en donné, va-t-il donc voir son agent Pôle Emploi de l’époque pour se faire réorienter sur une carrière pleine d’avenir de Maître d’Armes ? C’est un peu ça, et c’est encore Jean-Rémy qui nous apprend quelque chose, en citant Filippo Ugolini dans son Histoire des Comtes et Ducs d’Urbino (7):

« A cette période, Benedetto Vadi de Fossombrone [ville proche d’Urbino], est un illustre Docteur en loi et conseiller juridique des Ducs d’Urbino depuis 1480 [pour faire simple, un Juriste]. Il conseillera Guidobaldo da Montefeltro puis Francesco Maria Ier Della Rovere jusqu’en 1516. Benedetto Vadi  écrivit beaucoup de traités de loi encore d’actualité et présents dans nos bibliothèques. Il fut certainement dans le duché en 1482 pour introduire PHILIPPO VADI à la cours et le nommer « Magister Scrima »[Maître d’Escrime], titre indispensable pour qu’il puisse enseigner l’art noble de l’escrime au Duc Guidobaldo da Montefeltro. Duc qui plus tard deviendra un Capitaine renommé dans toute l’Italie. »

Rappelons au passage les traces d’autres membres de la famille Vadi à la même époque : par exemple en 1405 un Lodovico Vadi, fils d’un Giovanni Vadi, est Capitaine au service de la République Florentine (qui possède Pise), et est Commissario delle Armi dans la forteresse de Castrocaro, alors enclave florentine en Romagne, très près des terres d’Este et de Montefeltro, et conserve plus tard ce titre en passant au service de Niccolo III d’Este (père de Leonello et Borso), ce dernier lui ayant attribué le titre de Potente (le « Puissant », dans une lettre adressée de Niccolo à Lodovico). Lodovico était-il l’heureux papa (ou oncle ou cousin) de Philippo? Benedetto rend-t-il service à son frangin (ou oncle ou père ou cousin) en le bombardant Magister Scrima ? Faute de sources supplémentaires, on ne peut être à 100% sûr (comme d’hab), mais en même temps, l’entraide familiale est une règle (bon ça a peu changé en même temps) et ça ne se caractérisait pas forcément comme du népotisme éhonté.

Federico da Montefeltro.
Federico da Montefeltro.
Guidobaldo da Montefeltro.
Guidobaldo da Montefeltro.

Vadi entre donc dans la cour d’Urbino vers les années 1480, et rédige donc dans ces années là le MS1324, source sur laquelle on travaille ici ; son codex étant dédié à son commanditaire Guidobaldo da Montafeltro en tant que Duc d’Urbino, cela ne peut être donc qu’après la mort du père de ce dernier (voir plus bas), le célèbre Federico da Montefeltro, qui meurt en 1482 (date minimale de rédaction du codex donc). Guidobaldo ayant 10 ans à l’âge de son avènement, on peut penser qu’il s’agit là d’un traité des armes à l’attention de son éducation militaire (il est devenu par la suite condottiere comme son père et ses ancêtres, et même un brillant Capitaine de l’Eglise) ; De plus, l’index de la bibliothèque d’Urbino (commandé en 1487 par Odasio, précepteur du jeune Guidobaldo) mentionne le codex de Vadi, et ne peut donc être postérieur à 1487. Même si l’on n’est pas complètement sûr de la présence permanente de Vadi à la cour d’Urbino, si l’on croise le fait de sa nomination de Magister Scrima par un proche établit dans cette cour, la rédaction d’un codex dédié au Duc qui avait alors entre 10 et 15 ans (et donc potentiellement commandité par son père ou son précepteur pour l’éducation du jeune Duc), et l’aura qu’avait Vadi par ses états de service, tendent à indiquer qu’il a occupé une place importante de Maître d’Armes et de courtisan à la cours d’Urbino, voire comme Maître d’armes particulier du Prince (on peut le voir dans un extrait de la dédicace du codex, Vadi conseille alors son Maître : « […] Comme tu étudies les muses, lis les jeux de Mars »).Vous vous souvenez de la médaille de Boldu vue plus haut ? Vadi y est représenté dominant le centaure Chiron ; or Chiron est traditionnellement un genre de professeur (pourquoi pas dire Maître d’armes même) des Héros classiques grecs tels que Hercule ou Achille ; cette représentation peut donc indiquer que Vadi est assimilé au centaure, et que tel que lui il est le Maître d’armes des héros, Guidobaldo (et les autres élèves potentiels de Vadi) étant à ce compte-là le héro moderne de l’époque (à 10 ans, ça fout un peu la pression).  On ne sait en revanche pas où Vadi est mort, en 1501 selon certaines sources, dont  je n’ai malheureusement pu trouver trace, certainement une archive.

Fig. 3: Vadi et le jeune Guidobaldo.
Fig. 3: Vadi et le jeune Guidobaldo.

La filiation Fiore/Vadi, et la tradition italienne dite « Impériale »

Fiore Dei Liberi a vécu entre 1350 et 1420, et fût un Maître d’Armes antérieur à Vadi ; une partie de ses œuvres sont parvenues jusqu’à nous (on pense que certaines d’entres elles sont des copies d’originaux): Codex LXXXIV; Codex CX; MS M.383 (1400) ; MS Ludwig.XV.13; Pisani Dossi MS;MS Latin.11269 ; certaines de ses œuvres étant intitulées Fior di Battaglia (La Fleur des Batailles). Fiore est considéré comme le « père » (car plus ancien Maître « retrouvé », pour le moment…) de la tradition italienne dite « Impériale », car les auteurs des sources ont vécu sur des terres d’Empire soit du sud de l’Allemagne, soit du nord de l’Italie, Fiore lui-même étant originaire du Frioul, région « tampon » entre Autriche et Italie ; à cette tradition Impériale on rattache deux personnages d’origine germanique antérieurs  à Fiore (et dont on ne connait les noms que parce qu’il les cite dans une de ses œuvres), à savoir des Maîtres –qui, pour moi, font le lien entre tradition allemande et italienne, mais c’est un autre débat- Nicholai Von Tobleim et Johannes Suevus (« Jean le Souabe », certaines personnes voient en lui Johannes Liechtenauer himself, mais bon là c’est encore un autre débat), et l’on attribue à ces deux personnes, soit à l’un soit à l’autre (donc on ne sait pas), le codex 5278 (d’environ 1428), joliment intitulé Die Blume des Kampfes (La Fleur des Batailles, et ce coup-ci en teuton).L’on rattache aussi à la tradition Impériale Vadi donc, par la similitude des œuvres, et enfin un chevalier germanique, Ludwig VI Von Eyb, qui a compilé les travaux de Fiore pour l’essentiel. Mais bref l’important dans cette « veine » impériale italienne c’est bien l’axe Fiore/Vadi, si l’on résume grossièrement.

Segno de Vadi
Segno de Vadi
Segno de Fiore
Segno de Fiore

Lorsqu’on compare les œuvres de Fiore avec celle de Vadi, plusieurs similitudes sautent aux yeux (même si il reste pas mal de particularités à chacune des œuvres,  quand même), que ce soit dans les schémas comme ci-dessus, ou dans les jeux illustrés dont certains apparaissent presque comme décalqués ; le fait que Vadi a eu accès à la bibliothèque des d’Este au moins 25 ans, cette dernière comportant très certainement les  MS Ludwig XV 13 (Getty) et le Pisani Dossi MS (Novati) de Fiore – codices dédicacés Niccolo III d’Este, Marquis de Ferrare et heureux papa de trois fils bâtards qui lui succéderont, dont Leonello et Borso, les patrons de Vadi- , étaye l’opinion que j’ai de la filiation. Ce point de vue offre entre autre l’avantage de remplir certains blancs dans la compréhension de Vadi, quand on compare les œuvres (8), surtout pour l’étude de certains jeux illustrés.

comparatifvadifioreexemple

Suite et fin: Partie 3/3            ( Partie 1/3 )

Notes :

(7) F. Ugolini, Storia dei conti e duchi di Urbino (1859), Florence.

(8) Pour le coup, je me sers du super boulot de Benjamin Conan pour la partie épée longue.

Publicités