La vie de Vadi, et la contextualisation des sources (partie 3/3), par Gautier

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Au fond, c’était qui? Un Maître d’Armes affûté et génial ? Un coach pour nobles ?

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Le point de vue général consistant à voir la plupart des sources provenant du haut Moyen-âge  comme les curriculum vitae des Maître d’Armes (9) marche particulièrement si l’on croise le contenu du codex et les circonstances supposées citées précédemment, où Vadi serait à la recherche d’un poste de Maître d’Armes au moment et à l’endroit où l’on croisait pléthore de gens d’armes professionnels, tous sous la houlette de Condottieri glorieux, l’année même d’un conflit impliquant tous les employeurs connus de Vadi.

Mais une vue plus simple d’un Maître expérimenté mettant son précieux savoir par écrit n‘est bien sûr pas exclue, et Vadi lui-même dit dans le Prologue :

« Dans les premières années de ma vie j’ai été poussé par ma nature, induite par un cœur dépourvu de lâcheté à propos des actes guerriers et des choses qui s’en rapprochent afin que, en même temps que je grandis en âge et en volonté dans la force comme dans la connaissance, j’ai voulu en apprendre plus sur l’art et l’intelligence des dits, des actes et des choses de la guerre : c’est l’usage de l’épée, de la lance, de la dague et de la hache noble. Sur ces choses, [et] je remercie l’aide de Dieu, j’ai acquis une bonne connaissance par ma pratique ainsi que par l’expérience de beaucoup de maîtres d’armes dans différents pays, très doués dans l’art. Et afin de ne pas stagner, mais au contraire pour enrichir cette doctrine [et] pour qu’elle ne périsse pas par ma négligence, pour qu’elle ne soit pas d’une mince aide dans la bataille, la guerre, les combats ou d’autres événements belliqueux, au contraire qu’elle donne à celui qui est doué dans cette connaissance une aide très précieuse, j’ai décidé de rédiger ce livre sur les choses qui plus tard y seront mieux décrites : y compris les illustrations [sur des] exemples variés, utilisables pour n’importe qui connaissant les sujets [tels que] l’attaque, la défense, et beaucoup d’autres intelligentes considérations. De cette manière [si celui qui] a un cœur généreux voit mon travail, se doit de l’aimer tel un joyau, travailler et le garder dans son cœur, […] »

Il n’y a rien qui nous empêche de le croire, ni non plus de le prendre au pied de la lettre ou d’imaginer d’autres intentions que l’on pourrait lui prêter, en étudiant de près son parcours. Une autre question peut être posée aussi, et à laquelle Vadi ne répond pas tellement précisément dans son codex, c’est de savoir pour quel(s) type(s) de combat(s) les techniques décrites par Vadi sont-elles faites : combat de rue contre un spadassin ? Duel judiciaire ? Embuscade ? Bataille rangée ? Juste pour le sport des nobles?

Meh. A part le fait que ce sont des techniques à un contre un, majoritairement à armes égales, ça dépend des techniques dans ce cas là. Si on prend l’exemple de Talhoffer : ce Maître là était connu pour entraîner les nobles aux duels judiciaires en lice, et son œuvre en est le reflet. On peut se dire pourquoi pas Vadi ? Il évolue dans la vie de cour, au contact permanent de la noblesse (étant noble lui-même), des militaires un peu partout, possiblement un professeur d’armes pour le Duc Guidobaldo, tel le centaure Chiron mentor d’Hercule, Enée ou bien Achille… Vadi considérant que l’art des armes et trop pur pour être enseigné aux hommes « sans éducation ou de basse naissance » (Prologue), sa dimension « coach pour nobles » est intéressante à considérer.

Federico lisant les trois petits cochons à Guidobaldo.
Federico lisant les trois petits cochons à Guidobaldo.

Un courtisan pur et dur cherchant un protecteur à tout prix ?

Un article intéressant de Patrick Boucheron résume assez bien le contexte (« Urbino et la société de cour » paru dans les Collections de l’Histoire n°43) :

« […] Si l’Italie de la Renaissance fut bien le lieu ou s’inventa une société de cour, elle le doit moins à ses métropoles puissantes (Florence, Gênes, Venise) qu’à ses petits centres de pouvoir en Italie du nord : Mantoue, Ferrare,Urbino. […] Federico da Montefeltro, le maître de cet état « monocitadin » qu’est le duché d’Urbino […] [est] un condottiere, comme l’Italie en connu tant, mais un condottiere en temps de paix. Jadis mercenaires pour les armées du Pape, les Montefeltro se trouvent récompensés de leur fidélité, après la Paix de Lodi (1454), par l’obtention d’un marquisat dans une zone stratégique au nord des états de l’Eglise [En fait, les Montefeltro étaient déjà seigneurs puis ducs d’Urbino depuis la fin du XIIe siècle, les ainés étant condottiere de père en fils].

 »Couverts d’honneurs, riche et fastueux, fier de son éducation humaniste, Federico est le modèle même du chef de guerre devenu créateur d’état.[…] Federico da Montefeltro aimait, dit-on, sortir à pied de son palais, sans escorte, et se promener simplement dans la ville. Mais que l’on ne s’y trompe pas : cette mise en scène toute politique n’est que le pendant d’une stricte organisation de la vie de cour qui, à Urbino, a atteint une précision et un raffinement inégalés avant le XVIe siècle : 500 personnes, soit le dixième de la population urbaine, vivent d’ailleurs à la cour princière.

»Voilà pourquoi l’architecture intérieure [du Palais d’Urbino] est toute entière de représentation […]. Parcourant majestueusement les arcades, des inscriptions lapidaires énumèrent les victoires militaires du Prince, mais au passé. C’est au présent, en revanche, que se disent ses qualités humanistes, qui s’expriment par la présence, au rez-de-chaussée, d’une vaste bibliothèque, ouverte à tous ceux qui pouvaient justifier du sérieux de leurs travaux.

»Baldassare Castiglione, l’auteur du Livre du Courtisan (1513-1519) qui allait devenir l’un des best-sellers de l’Europe monarchique, avait vécu à la cour urbinate [du temps de Guidobaldo da Montefeltro, Maître de Vadi, qu’il a sûrement croisé]. Il décrivait le Palazzo Ducale de Federico da Montefeltro comme « une cité en forme de palais » […]. Si cette cité en forme de palais est idéale, c’est qu’elle accueille idéalement la société de cour dont Castiglione s’est voulu le théoricien. […] »

Si l’on suit le point de vue de Boucheron, et que l’on considère que la cour de Guidobaldo avait le même éclat, l’on peut considérer que les deux princes ont eu le souci de construire la cour d’Urbino en réunissant des esprits brillants dans le plus de domaines possibles. Un Maître d’Armes renommé, contribuant qui plus est aux collections de la bibliothèque palatine, a très certainement autant sa place dans une cour telle que celle là que les peintres ou philosophes du quartier ; cette idée est appuyée par le fait que Montefeltro est un « condottiere en temps de paix » comme le dit Boucheron, et incarne ainsi l’aristocratie militaire de l’époque, milieu ou l’épanouissement des Arts des armes a toute sa place. La face « courtisane » de Vadi, outre le fait qu’il a vécu à la cour des d’Este et que plusieurs autres indices -notamment l’éclat de la cour d’Urbino qui attirait tout les courtisans volants attirés par la lumière comme des papillons de nuit- sont facilement décelables, l’on peut en plus souligner l’obséquiosité dont Vadi fait preuve dans ses écrits à l’égard de ses Maîtres. Par exemple si l’on reprend le prologue du MS1324 :

« […] Seulement dans l’apprentissage de cette doctrine [les arts du combat] devraient être admis soldats, gens d’armes, érudits, barons, ducs, princes et rois du pays, certains d’entre eux étant élevés pour diriger la république, et d’autres pour défendre la veuve et l’orphelin : ensemble ils ont de pieuses et divines intentions».

D’autres passages du codex soulignent encore plus la haute idée qu’avait Vadi d’un ordre du monde naturellement dirigé par la noblesse et l’aristocratie. Mais sa révérence à l’égard des puissants est encore plus apparente dans un extrait d’un de ses poèmes (10), dont les vers ont la même construction que dans son traité qui a été retrouvé (extraits) :

« […] Excellence  et valeureux Duc Borso [d’Este]/ Marquis et comte et illustre seigneur/ La langue humaine ne peut dignement honorer/ Ni rendre [dignement] à ton nom victorieux/ Nul ne fût plus glorieux/ Prince du Monde avec un cœur si gentil […] ».

Bref il y a plusieurs éléments indiquant les motivations de Vadi à trouver une place tranquille dans une cour pour simplement faire son travail, pour lequel il était reconnu et a obtenu une titulature, même par cooptation. S’il s’est inspiré en grande partie de Fiore (malgré de fortes originalités dans le travail de Vadi) et cela lui a sûrement servi à remplir son codex, qui peut avoir été son curriculum vitae pour un poste ou une retraite à Urbino. De là à dire qu’il a tout pompé sur Fiore ? Je n’irai pas jusque là quand même.

Néanmoins, la vue du courtisan de la renaissance est assez éloignée de la vision du courtisan flatteur et obséquieux qu’on s’en fait de nos jours ; Castiglione, dans son œuvre, définit le courtisan du quattrocento italien comme un homme réunissant les vertus humanistes, morales et chevaleresques d’un personnage d’état, de leurs conseillers et serviteurs. Vadi encensant ses vertus dans son Prologue, il se veut incarner un modèle de l’homme nouveau issu du respect de ses principes. Donc le voir en courtisan « Renaissance » ne fait pas pour autant de lui un faussaire copieur de Fiore cherchant un abri dans une cour fastueuse. De plus, Vadi est un homme d’armes (Magister Scrima, ancien gouverneur), de lettres (il est l’auteur des vers de son œuvre et d’autres poèmes), de médecine (comme le suggère les allégories sur la médaille de Boldu), est courtois, éduqué et d’ascendance noble : il correspond ainsi en tout point à l’idéal du courtisan selon Castiglione, ce qui n’exclut en rien ses qualités supposées de Maître d’Armes aguerri et compétent.

Ce que ça nous apprend sur notre source.

Armoiries des Montefeltro dans le MS1324.
Armoiries des Montefeltro dans le MS1324.

On connaît ainsi pas mal de choses du passé de notre Maître d’Armes, de son milieu, de ses influences, et l’on peut soumettre des hypothèses plus ou moins étayables sur ses intentions lors de la rédaction de son œuvre.

Au travers de ces différentes informations, l’on peut ainsi construire des filtres d’interprétations qui modifient nos lectures. Si par exemple l’on choisit de le voir comme un parasite courtisan plagiaire de Fiore (ce qui n’est pas mon point de vue) et que l’on rame sur une interprétation d’un jeu de Vadi, il est facile de dire que c’est un tâcheron qui a bâclé son travail et que c’est pas de notre faute si on y arrive pas et qu’on y comprend rien (ce qui est en effet très facile, et à mon sens le bâclage est ici du côté du chercheur feignant qui se cherche des excuses ; c’est quand même mieux d’admettre qu’on ne sait pas). A contrario, si l’on considère son codex comme un système de combat compilant une grande variété de gestes techniques, et que c’est une horlogerie bien huilée, l’on peut faire différentes interprétations cohérentes ; par exemple si l’on prend les gardes de Vadi : elles sont douze, et elles sont présentées par paires qui sont mises les unes à la suite des autres. Une interprétation intéressante (11) consiste à voir cette suite comme un enchaînement logique d’opposition (en lisant ça comme une BD en gros (12)), et l’on peut ainsi développer tout une succession logique de gardes et de coups suivant la source à la lettre.

Tenter de deviner les intentions que l’auteur a eu en rédigeant son œuvre passe par la case « renseignements » sur sa vie, sur le contexte général, etc. Au travers des indices que l’on déterre petit à petit, on peut reconstituer son parcours et échafauder des hypothèses sur ce qu’il cherchait à faire ou ne pas faire. Connaître, interpréter ou deviner les intentions d’un auteur par, entre autres, son parcours aide considérablement le chercheur-AMHEur  à construire sa compréhension et son interprétation du texte, à différentes proportions suivant les textes.

Il faut toutefois, à mon sens, rester relativement nuancé ; certes le contexte apporte quelque chose aux recherches –ne serait-ce que pour satisfaire notre curiosité naturelle- mais il ne doit pas non plus occulter l’essentiel, à savoir l’objet au centre des AMHE : la Source.

Dans l’exemple de Vadi, si on croise ce qu’il dit sur lui-même, ce qu’on sait de son parcours de Gouverneur Militaire puis de Magister Scrima, de ses influences réelles ou supposées (Fiore), de ses intentions supposées (trouver un travail et/ou transmettre ses connaissances), bref tous ces éléments, toutes ces lignes tracées dans le sable dessinent l’angle de lecture et de compréhension du Arte Gladiatoria Dimicandi. Non pas qu’on est totalement aveugle sans cela, je vois plutôt le principe de la contextualisation comme une paire de lunettes qui retire le flou entourant l’œuvre ; après selon les sources, on a plus ou moins besoin de lunettes, ou on peut en avoir de plus ou moins bonnes correctrices.

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Notes :

(9) A titre d’exemple comparatif à peine hors-sujet mais toujours rigolo, voici celui (authentique) de Léonard de Vinci.

(10) Source : famille Vadi.

(11) En l’occurrence, Pierre-Alexandre Chaize a fait un atelier sur ce principe à l’Isle-Adam en 2013, lors de la convention AMHE-IdF. Et c’était super, du coup je lui pique pour mon exemple.

(12) De plus, si on recroise avec Fiore, l’on peut appuyer sur une logique d’enchaînement entre les illustrations, ce qui est le cas chez Fiore ou parfois un jeu est la suite du précédent.

 Corrections et relectures: Delphine, Laurent, Johann.

 Bibliographie:

bibliographie

-Jean-Rémy Gallapont (Médiéval Combat), Vadi : Contexte et Histoire.

-Philippo Vadi Pisano,  De Arte Gladiatoria Dimicandi MS.1324, rédaction entre 1482 et 1487, Urbino, conservé à la Biblioteca Nazionale di Roma (traduction OGN).

-Fiore Dei Liberi, Codex LXXXIV; Codex CX; MS M.383 (1400) ; MS Ludwig.XV.13; Pisani Dossi MS;MS Latin.11269.

-Matteo Maria Boiardo, Amorum libri tres e la lirica settentrionale del Quattrocento.

– Simone Serdini Forestani  « Il Saviozzo », Manoscritto con alcune poesie inedite.

– Filippo Ugolini, Storia dei conti e duchi di Urbino (1859), Florence.

– Hors Série Les Collections de l’Histoire n°43, « La Renaissance, un big bang culturel », Avril 2009.

Iconographie :

Medaglie e Placche Italiane dal Rinascimento al XVIII secolo, vers 1800.

Catalogue of the Soulages Collection, 1856.

Portrait de Leonello d’Este, par Pisanello, 1441, conservé à l’Académie Carrara de Bergame.

– Portrait de Borso d’Este, attribué à Baldassare Estense ou Vicino da Ferrara, 1469-1471, Pinacothèque du Castello Sforzesco de Milan.

-Portrait de Federico III Da Montefeltro, partie droite du dytique Doppio ritratto dei duchi di Urbino, par Pierro Della Francesca, 1465-1472, Musée des Offices, Florence.

Portrait de Federico Da Montefeltro avec son fils Guidobaldo, par Pedro Berruguete et/ou  Justus van Gent, vers 1475, Galerie Nationale des Marches, Urbino.

Portrait de Guidobaldo Da Montefeltro, par Raphaël, vers 1506, Musée des Offices, Florence.

Gaths.

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